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Le village de Murakokkyou
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Localisation : au dessus de ton âme...

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MessageSujet: Le village de Murakokkyou   Mer 16 Mai - 17:56




Le village de Murakokkyou. (Part one)

(lit. village frontière 村 国境)

Solo (en cours).





Arrivée en terre du royaume de Fuyu.


Ai avançait toujours sur le sentier serpentant le long des montagnes. Et après plusieurs jours de marche, les cimes du massif se firent plus modestes et laissèrent place à de hautes collines aux flans escarpés. Une herbe tendre et grasse recouvrait mollement l'ensemble du paysage, luisante d'eau en ce matin de printemps. Quelques bouleaux essaimés venaient tacher de blanc la verte lande tandis que des massifs de bruyère apportaient une touche de mauve vif à l'ensemble de la composition. Longeant le sentier, des buissons de myrtille exhibaient de généreuses grappes portant de délicates clochettes blanches. Un vent frais courrait sur le paysage, agitant herbes et buissons, faisant tournoyer d’évanescent nuages jaunâtres de pollen arraché aux lourds chatons des bouleaux. Et hormis le léger bruissement de cette brise, nul autre son ne venait troubler la quiétude de ces lieux. Ai repensait au léger vent qui agitait doucement les massifs de lycoris chez elle, autrefois. Mais il était plus doux, plus chaud, familier et rassurant. Alors que celui-ci était vif, piquant et en rien rassurant dans ce monde inconnu. Mais elle fut tirée de ses mornes pensées par le chahut d'un torrent en contre-bas. Tout comme elle, lui aussi venait des hautes montagnes de Minshu et poursuivait sa course effrénée dans la plaine en contre bas. Légèrement contrariée par ce dérangement inopiné, ai pu voir qu'un village s'étendait dans la vallée plus bas. Au delà, une immense forêt. Encaissé entre les collines à l'est d'une part, et d'une large étendue sylvestre à l'ouest de l'autre, une route assez importante le traversait dans la direction du nord nord-est.




Descendant prudemment l'escarpement, ai fit face au tumultueux torrent. Elle chercha un gué pour pouvoir le traverser mais n'en trouva point. Regardant alentour, elle ne vit rien qui lui permette de le franchir en toute sécurité. Sa surface agitée, tels les bris d'un miroir, reflétait les éclats du soleil, ce qui lui empêchait de jauger sa profondeur. Elle décida donc de le longer en aval afin de se rapprocher du village. A quelques centaines de mètres de là, un bosquet d'épicéas masquait l'impétueux cours d'eau. De larges dalles de schiste noir perçaient tels de sournois écueils les larges étendues vertes d'herbes. Un grondement sourd allez crescendo au fur et à mesure qu'elle se rapprochait du bosquet. A n'en pas douter, celui-ci cachait aux regards une cataracte. Franchissant le mur de sapins, ai pu constater qu'il s'agissait bien d'une petite cascade et qu'un peu plus loin, des rochers formaient un guet. Trop éloignée pour en être certaine, elle crue apercevoir un embarcation faite de bois sombre. Mais au travers de la végétation, des formes apparaissaient puis disparaissaient dans l'ombre et la lumière. Elle remarqua un sentier qui descendait le long de la chute d'eau entre broussailles et ronces, et décida de l'emprunter. La déclivité du terrain, le chemin d'argile détrempé et chaussée d'une paire de mocassins, ai se rendit compte rapidement du coté hasardeux de cette descente. Lentement et prudemment, se raccrochant parfois à des racines aériennes, elle finit par atteindre la petite anse d'eau dans laquelle se jetait la
cascade. Elle leva les yeux et contempla un moment l'eau qui dévalait d'une cinquantaine de mètres plus haut. Le son produit par l'eau était agréable et légèrement rauque car au lieu de tomber directement de toute sa hauteur, elle dégringolait en de larges paliers sur les roches luisantes et noires. Cherchant un arc en ciel, ai n'en vit point, le soleil se trouvait encore trop bas dans le ciel bleu vif de cette matinée. Une construction en  bois gris, blanchit par l'eau, courrait le long de la paroi. Elle devait avoir pour fonction d'apporter de l'eau quelque part, ou bien d'irriguer des cultures. Mais en de nombreux endroits, des planches manquaient et l'aqueduc tombé en désuétude ne devait plus servir depuis fort longtemps. Sur sa gauche elle vit le gué qui lui permettrait de traverser le torrent à pied sec. Un peu plus loin, une embarcation assez large à fond plat attendait. Le bac à traille était attaché par un anneau de bronze totalement verdit par l'oxydation, à une corde usée traversant la rivière. Elle pu la voir solidement nouée au tronc d'un épicéa situé en face sur la berge. Ramenant son regard vers la cascade, ai eu la surprise de découvrir un petite maison bâtie le long du flanc de colline où se trouvait le sentier qu'elle avait descendue précédemment. Devant l'unique porte était attaché un âne aux longs poils gris clair. Et sur le seuil, de nombreux seaux étaient empilés avec plus ou moins de soin. Tout de bois fait, certains montraient une couleur plus ou moins foncée en fonction de leur ancienneté et de leur usure. Quand à la maison, elle aussi était faite de planches de bois blanc. Un seule petite fenêtre surplombait la porte. Et si ai ne l'avait pas remarquée plus tôt, c'est que sa toiture se trouvait d'être recouverte de végétation. Mousses et herbes y poussaient en toute liberté. Elle trouva cela bien étrange quand même. Fixant l'incongrue couverture végétale, elle sursauta en entendant qu'on la hélait de la porte qui venait de s'entrouvrir.



La maison d'Ichika le porteur d'eau.


Dans le chambranle de la porte se trouvait un homme d'une imposante stature, tant et si bien qu'il devait pencher son buste vers l'avant pour y tenir. Une main large et robuste tenait fermement le linteau de bois. Son visage carré, taillé à la serpe, sans sourire, semblait d'humeur taciturne. Ses cheveux courts, en brosses étaient poivre et sel. Il portait une longue chemise de laine brune serrée à la taille par une large ceinture de cuir fermée par une boucle de bronze sans décoration. Pour protéger sa chemise, il avait revêtu un cyclas de chanvre assez grossier de couleur paille. Ses braies étaient terre de sienne, légèrement usées aux genoux. De larges chausses de cuir ocre venaient de finir l'habillage de ce personnage peu avenant. D'une voix grave et puissante, il s'adressa à ai:


- "Et toi ! C'que tu fou par là ? Viens donc par ici qu'j'te vois mieux."

Ai ne pu s'empêcher de penser:
/* Quel rustre ! */

Doucement, ai s'approcha de l'homme et se posta à un mètre de lui. Pour le regarder droit dans les yeux, elle due incliner la tête car il la dépassait bien de deux têtes et encore il était légèrement penché. Elle fixa ses grands yeux cramoisis dans ceux, petits et bleu gris, de l'homme. En la regardant, il fronça outrageusement ses sourcils. Elle pu remarquer que l'homme avait la peau tannée et légèrement brunit par un travail au contact de la nature. Sous ses vêtements, elle pu deviner un corps sculpté par l'effort. Et d'une voix plus mesurée, il reprit:

- "Hou-là, t'es pas par d'chez nous, toi. T'es tombée d'la lune ma parole. Mouais... Ch'ais pas si ta venue présage de qu'eque chose de bon... Ben, reste pas la plantée comme une gourde ! j'vais pas t'croquer même avec c'te chière de linceul. M'fait froid dans l'dos, parbleu."

/* Butor ! */

- "Allez, rentre que diable. Mouais, en parlant du diable... fr'ai mieux d'la fermer. Sûre."

Sans se détourner, il rentra dans la minuscule maison, laissant le passage à ai. Après une très brève réflexion, elle rentra à sa suite.


Franchissant le seuil, ai fut légèrement étourdie par l'odeur lourde et âcre que dégageait une lampe à huile pendue au plafond relativement bas. Une plaque de cuivre luisante et tachée de suif servait d’abat-jour, réfléchissant des touches rougeoyantes projetées dans la pièce. Dans son dos, la petite lucarne peinait à disperser la pénombre ambiante. Au centre de la pièce trônait un vieux poêle en fonte auquel était raccordé un tuyau fait d'argile suspendu aux poutres. Dessus le poêle, une théière en fonte elle aussi. Près du mur accolé au chemin qu'avait emprunté ai, un petit meuble de bois blanc avec portes et tiroirs sur lequel traînaient quelques bols en grès et des ustensiles de cuisines. Au fond, un matelas usé et quelques épaisses couvertures étaient pliées avec soin. Le planché était de bois brut. Même si la pièce était mal éclairée, ai pu voir qu'elle était bien entretenue. Et que malgré tout, son propriétaire, sous son air frustre, était quand même soigné et ordonné. Ai se demanda comment une personne aussi imposante pouvait vivre dans un si petit espace. Sans lui dire un mot, il lui fit un geste de la main pour qu'elle s'assied à même le sol. Ai regarda le sol un bref instant et n’eut pas le temps de s’asseoir qu'il lui tendit un carré de bure. D'une voix grave et retenue qui surprit ai:

-"Désolé, j'ai pas trop l'habitude de recevoir. Surtout des d'moiselles... L'thé sera bientôt chaud."

Seul le bruit sourd de la cascade se faisait entendre maintenant. L'atmosphère qui régnait dans la pièce était paisible, tout comme cette force de la nature qui avait contrarié ai par ses manières peu diligentes. Ai n'y pensa plus et s'assie en tailleur sur le sol. Elle posa délicatement son livre sur ses genoux et plongea son regard au travers de la grille du poêle pour y fixer l'intensité des braises incandescentes. Une lourde chape de tristesse s'abattit brutalement sur ai. Ses yeux s'assombrirent et ses mains tombèrent mollement sur son ouvrage comme si toute vitalité s'était subitement évaporée de son corps. Toute la plénitude de ce moment envollée. Sa tête se pencha lourdement vers le sol, ses long cheveux noirs cachèrent son visage, ses épaules s'affaissèrent. Et ce qu'elle regardait n'appartenait pas à ce monde.


/* Wanyudo, mon fidèle compagnon, comme tu me manques... Roue de flammes toujours à mes cotés, que deviens-tu ? Transportes-tu une autre fille des enfers maintenant ? Ou bien le maître des enfers t'as t-il réservé un sort bien moins enviable ?
Mais hélas je crois bien que jamais plus nous nous reverrons. Et dire que je n'ai même pas eu l'occasion de te faire mes adieux, ni même de te dire comment tu as rendu mon existence moins pénible, ma tâche moins pesante. Toi, grand-mère, One Hona, Rin... Si vous saviez à quel point vous me manquez, à quel point je suis perdue ! Cet endroit est pire que l'enfer... Damnée je l'ai toujours été, damnée, je le serai toujours... C'est sans appel...
Il ne me reste plus que cette vie, et de cette vie, je n'en veux pas ! */



Ai tressaillit en sentant une main se poser sur son épaule. Vivement elle détourna sa tête et fixa des ses yeux écarlates le visage du colosse à quelques dizaines de centimètre du sien. Elle se mit à serrer très fort son livre tout contre sa poitrine. D’instinct, l'homme retira sa main et une légère frayeur passa sur son visage bourru. Immédiatement, il recula d'un pas puis se ressaisi et retrouva toute sa contenance. En se dirigeant vers le poêle, il pris deux bols de grès gris clair et les remplis avec précaution, de thé bouillant. Puis il s ‘assit en tailleur en face d’ai et lui en tendit un. Avec un ton qui se voulu aimable il s'adressa de nouveau à ai:

- "J’mexcuse, voulait pas vous faire peur. Mais vous aviez l’air si peiné… Alors… Voilà…
Z’avez pas pipé mot depuis que vous êtes ici. Bon, moi c’est ichika et je suis porteur d’eau de profession."

Il bomba le torse comme pour donner toute l’importance de sa tâche et posa sa large main sur sa poitrine musclée.
- "C’est moi qui ravitaille en eau tout le village de Murakokkyou ! Voyez la travail ! Ici, c’est un peu comme ma résidence d’été. C’est plus pratique, mais en hivers, je redescends vivre dans ma petite maison en contre bas. Elle est plus chaude. Car, par d’chez nous les hivers sont rudes.
Tout comme moi !
s’exclama t-il. Et pour la première fois, son visage se fendit d'un large sourire.

Seul le grondement sourd de la cascade faisait écho au silence qui venait de s'installer dans la petite cabane. Quelque peu gêné par l’absence de loquacité d'ai, il entreprit de boire son thé bouillant à grand bruit, le regard plongé dans sa tasse. Ai le regardait avec un soupons de curiosité. Puis elle aussi prit sa tasse et se mis à boire le breuvage dans le plus grand silence. Baissant la tête sur sa tasse, de sa voix grave et douce:


- "Ai enma. je m'appelle ai enma."


Son visage devint plus triste qu'à l'accoutumé. Ses grand yeux se refermèrent et elle serra très fort dans ses mains douces et blanches, le grès rugueux et brûlant. Le thé était âpre. Des images étaient venues la hanter à l'évocation de son nom. Images qui aujourd’hui étaient devenues des souvenirs par un étrange ironie du sort. Combien de personnes connaissaient son nom ? Seules celles qui avaient conclu un pacte avec elle pouvait le connaître et dont les âmes étaient de facto maudite. Aucun échappatoire n'était possible, elles étaient destinées aux enfers. Et voilà que maintenant, ai se retrouvait à prononcer son nom, synonyme de malédiction, sans qu'il ait, à suivre, de funestes conséquences. Cela la déroutait au plus au point. Elle avait perdu en l'espace d'un très court temps tout ses repères. Elle essaya vainement de chasser ces idées noires. Mais son âme était de nouveau au prise avec une obsédante nostalgie. Voulant rompre ce maléfice, elle tourna son regard vers ichika. Ce dernier semblait l'avoir observée depuis un certain temps, déjà. Son regard perçant posé sur elle. Il lui grimaça un sourire maladroit et ne répondit que par un simple:

- "Ah !"


Rapidement, ichika se rasséréna et son visage reprit toute son austérité. Plissant ses yeux, d'une voix calme et posée, il demanda à ai:

 -"J'peux voir tes mains ? Hein ? Enfin, s'tu veux bien, sûre. Mais..."

Ichika n'eut pas le temps de continuer sa phrase, que déjà ai s’exécutait sans vraiment trop savoir, d’ailleurs, le pourquoi. Elle lui présenta ses deux mains, délicatement dessinées, blanches comme les fleurs de l'aubépine et ourlée du satin délicat des pétales de l'églantine sauvage. Il esquissa un mouvement pour les prendre dans les siennes, mais rapidement se ravisa. Serait-ce due à l'étrange nature de cette jeune personne ou bien trouvait-il cela inconvenant en ces circonstances, il senti d’instinct que son geste serait déplacé. Scrutant ces mains avec minutie, ai les retourna pour en monter la paume. Une fois l'examen attentif fini, ichika se frotta le menton et leva son visage vers la charpente du toi. Son visage exprimait toute la réflexion que nécessitait la gravité du moment. Puis, tournant la tête vers ai, son regard passa rapidement sur le livre qu'elle avait posé délicatement sur ses genoux. Sans ambage, il poursuivit:


- "Faut pas être grand clerc pour voir que ses mains sont jamais passées par les champs ! Sont restées à la lumière des chandelles ! Mouais... Plus est, tu sais lire, hein ?"
Sans attendre la réponse, il continua:
- "Bon, ben moi, j'connais quelqu’un qui pourrait p'tête bien être intéresser... En, tout bien tout honneur, hein ! s'la va sans dire ! Sûre ! L'est lettré lui aussi, le vieux, morbleu !"

Penchant son large buste vers ai, posant ses deux grandes mains sur ses genoux, son visage se fit sérieux. Il jeta un furtif coup d’œil de gauche à droite comme pour voir si personne ne les épiait. Et d'une voix basse, de celle que l'on utilise lors des confidences, il reprit:

- "Bon ben moi, des tombés d'la lune, j'en ai jamais vu. Et t'es la toute première. Mais, j'connais bien quelqu'un qui pourrait t'aider. On l'appel le greffier, mais en fait c'est le notaire du village. Lui, il en a déjà connu, à s'qui dit. Mais, chut ! L'est notaire mais aussi sert d'avocat et d'aute trucs du genre. Tu vois quoi. Mais revenons à notre affaire. Il s'appelle Makomori. Vit dans une belle demeure dans l'centre de bourg, c'est qu'il a plein pognon l'bougre ! Pi sait tout sur tout le monde, mais jamais dit rien. Une vrai tombe que celui là. Mais bon, v'la que j'm'égare encore. Heu, si tu veux, j'peux t'monter la route. J'commence pas avant un bon moment mon travail, car tu vois, à la belle saison, j'me fais aider par des gosses du village. S'la leur évite les corvée d'chez eux, ils me donnent un coup de main pour le transport de l'eau et y peuvent en profiter pour aller jouer dans la cascade. Enfin, quand l'boulot est fini, hein ? C'est d'gentil gosses ma foi, par méchant pour deux sous. Et p'y moi, s'a m'repose un peu. Alors, bon. Mais, heu, revenons à nos affaires. T'as qu'a m'suivre, j'vais monter l'chemin et faire un bout avec toi. S'i m'voyait les autres, accompagné d'une belle demoiselle ! Les yeux qui f'raient pas ! Bon, suis moi."


Accompagnant du geste, sa parole, ichika se leva prestement, ouvrit la porte et sorti tout de go. Ai, quand à elle, se leva doucement, prit son livre qu'elle serra délicatement sur sa poitrine et se mit à suivre ichika qui déjà allait bon pas. Elle ne fit pas mine d’accélérer sa marche et rapidement, il s’aperçut qu'elle se trouvait loin à la traîne. Il voulu l'invectiver pour qu'elle presse le pas, mais se retint. Il se détourna et grommela quelque peu contrarié. Quand ai arriva à sa hauteur, ils reprirent leur chemin, mais plus lentement cette fois.



Chemin faisant, ils sortirent du bosquet sous le ciel clair et pâle de cette matinée ensoleillée. Le sentier descendait de la colline en direction du torrent et semblait le suivre. Quelques centaines de mètres plus bas, un gué permettait de traverser le cours d'eau à pied sec. Un autre chemin, venant plus haut de collines escarpées, le rejoignait devant le gué. De profondes et anciennes ornières le sillonnaient, comme si de lourdes charrettes l'avait emprunté la saison précédente. Ai s'arrêta un instant pour le regarder serpenter à fleur de coteau et se perdre dans les hautes collines. Détournant un regard interrogateur à l'attention d'ichika, ce dernier exprima sur son visage une certaine gêne. Et pour couper court à toute question indiscrète, il lâcha avec détachement:

- "Par là, ça va vers le territoire de Minshu... Mais, l'ai plus trop utilisée c'te maudite route... Mouais, l'ai abandonnée, plus ou moins quoi ! Bon, c'est pas ça, mais faut qu'on y aille... Bientôt les mômes vont s'pointer. Et si je n'suis pas là, vont mettre un bazar pas possible. On cause, on cause, et l'soleil lui, continu d'grimper."

Ai, légèrement contrariée par la grossièreté d'ichika, traversa le gué à sa suite, resta muette, et vient se placer à son coté. Elle leva sa tête vers lui et le le fixa des ses grands yeux rubis sombres, avec une certaine sévérité et un mécontentement à peine voilé. Ichika sentait toute l'intensité réprobatrice du regard d'ai. Il fit mine de l'ignorer. Mais son air bougon devint plus maussade quand il comprit que son mensonge était loin d'avoir satisfait sa jeune compagne. Elle savait, à n'en point douter, qu'il avait menti, très mal menti. Et comme ai ne daignait toujours porter son regard autre part, une gêne grandissante montait et s'emparait de lui. Quand tout à coup, son visage se fit plus radieux, il venait, enfin de trouver une bonne idée pour se sortir de cette embarrassante situation. Et d'une voix enjouée, il se mit à raconter une de ses anecdotes préférées:


- "Tu sais, l'âne que t'as vue devant ma bicoque, y s'appelle Aristote. Mouais, c'est le vieux, l'greffier quoi! qui l'a baptisé ainsi. L'a dit ça parce qu'une fois en sortant de la taverne, assez tard, heu... ben, j'avais fait quelques excès, mais pas plus, Tu vois ? La gnôle de par d'chez nous, l'est traitre. Mais, bon , j'étais fatigué et pour rentrer chui monter sur l'dos d'mon âne. Après, j'me rappel plus plus bien. Mais pour sur, il m'avait ramené sain et sauf le bougre ! Tout seul ! L'pépin, c'est les gosse qui au matin sont venu pour m'aider à l'eau... j'm'étais endormi sur l'dos de la bête et m'ont trouvé comme ça. Alors forcement, dans l'village ça à jasé. Tu te doutes. Et puis l'vieux s'est ramené et ma dit que mon âne était plus intelligent qu'moi. Alors, la dit qu'il devrait s'nommer Aristote ! Mais moi, j'en connais pas des aristotes... Mais bon, j'ai pas tout bien compris, mais l'nom lui est resté... Après tout, Aristote c'est un joli nom pour un âne. V'la toute l'histoire."


Ai continuait de le dévisager avec une certaine sévérité où pointait un soupons d'étonnement. Elle avait bien vue qu'il ne parlerait pas de ces ornières. Mais pourquoi évitait-il d'en parler ? Perdue dans ses pensées, fixant toujours ichika qui avait retrouvé sa quiétude, ai trébucha sur un galet de granit saillant. Alors qu'elle allait s’étaler de tout son long, échappant par là même son précieux livre, un bras puissant la souleva de terre et lui évita la chute. Perché sur ce bras salvateur, plus surprise qu’apeurée, elle se détourna vers ichika qui la reposa avec une certaine maladresse. Regardant ses mocassins, elle lui adressa cet unique mot, d'un ton doux et grave:


- "Merci."


Arrivés devant le gué, le torrent était très peu profond courant sur un lits de galets multicolores aux formes ovoïdes et aplaties. L'eau devait arriver à mi-hauteur des mollets d'ai. Ichika, lui, ne s’embarrassa pas pour le traverser. Protégé par de hautes bottes de cuir, il le franchit puis attendit sur la rive opposée qu'ai, elle aussi, veuille bien passer le gué. Un certain agacement pouvait se lire sur son visage bourru en la voyant faire autant de manière pour ne pas se mouiller. Ai faisait bien attention à chaque fois qu'elle posait un pied sur un galet, s'assurait qu'elle ne glisserait pas et répétait lentement son geste au plus grand désespoir d'ichika. Certes elle ne voulait point abîmer ses souliers, mais surtout protéger son livre d'une chute qui aurait pu lui être fatale. Unique relique qui la reliait à son monde d'avant. Sans compter toute la valeur sentimentale qu'il pouvait représenter et le sentiment inconnu qui était né en elle lorsque que cet étudiant lui avait offert. Encore une fois, la voilà perdue dans ses tristes pensées. Brusquement elle se ressaisit et se concentra sur sa tâche. Après un moment qui paru interminable à ichika, les voici tous deux sur l'autre rive. Le sentier louvoyait entre les collines puis descendait au fond de la vallée vers le bourg d'un village. Sur ce point culminant, ai pouvait voir toute l'étendue du village et de ses alentours. Mais elle n’eut pas le loisir de s'étendre en considérations esthétiques que la puissante voix d'ichika vint rompre ce silence contemplatif:

- "Bon, p'tiote..."
A ces mots, ai détourna rapidement vers ichika son regard courroucé. Un bref instant, ses grands yeux d'un rouge profond s'illuminèrent d'une lueur ardente. Elle serra fort ses poings. Détourna son regard, expira profondément puis retrouva son calme. Voyant cela, ichika bredouilla benoîtement:
- "Heu, j'mexcuse, demoiselle. J'voulais pas vous froisser... Hein ? Bon, l'soleil se fait haut, va falloir que j'me rentre. Z'avez qu'à suivre le sentier et vous arriverez directement au village. A au fait, l'vieux s'appelle fusahira. Demandez l'greffier !"

Sur ces mots, ichika s'en retourna sans demander son reste, laissant seule ai devant l'étendue de ce magnifique et bucolique paysage.




Glossaire.
Cyclas (moyen âge): morceau de tissu rectangulaire avec un trou pour la tête.
Croquer (idem): frapper.
Chière (idem): visage.


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MessageSujet: Re: Le village de Murakokkyou   Aujourd'hui à 9:02






Le village de Murakokkyou.


Les constructions du village se concentraient en un bourg au bas de la plaine à environs trois kilomètres à vol d'oiseau d'où se trouvait ai. Tout autour des prairies et des champs parsemés de petites bâtisses couvraient un large périmètre. De ce coté-ci, les contrefort des collines étaient recouverts d'herbes grasses offrant de vastes et généreux pâturages aux troupeaux de moutons dont la laine noire contrastait avec le vert tendre de l'herbe. Des taches jaunes soutenues, plus ou moins dense, venait apporter une touche de couleur chaude dans cette verdure généreuse. A n'en point douter, il s'agissait de massifs de gentianes. Et non loin des touches de noir, de minuscules formes s'agitaient où bien restaient immobiles. Ce devait être les pâtres, fourbis de leurs fidèles compagnons canins, qui menaient les bêtes pacager en cette fin de matinée. Tout en bas, se plaçait le village qui était traversé par une large et longue route d'argile rouge. Encore une fois, ai fut surprise de la coloration des toitures. Elles aussi paraissaient recouvertes de végétation. De petits nuages de fumée blanche et grise sortaient paresseusement des cheminées. Puis à l'entré nord de la bourgade, ai pu distinguer une petite bâtisse coupait la route sur toute sa largeur. Elle se demanda qu'elle pouvait être son utilité alors que le village n'était pas ceint d'une quelconque muraille ou palissade. Elle en déduit que ce bâtiment n'avait pas vocation à être défensif. Au delà, les champs s’étendaient jusqu'au pied d'une immense forêt de sombres épicéa. Parfois, pointait la cime cachectique d'un vieux mélèze. Une épaisse fumée plombée noyait ça et là les cimes des arbres, tel un épais brouillard, trahissant une activité humaine. Les lourdes volutes montaient droites dans le ciel puis s’échevelaient dans la direction du sud. Quand au torrent qu'elle avait précédemment traversé, il s'épanchait au pied des collines, derrière elle, et prenait la direction du sud ouest. L'air était cristallin, un léger vent du nord venait lui piquer le visage et jouer avec les mèches de sa frange. Ai était pleine appréhension à l'idée de devoir se mêler à la foule des êtres humains. Elle resta là, un moment, sans bouger, absorbée par ce panorama agreste, s'attardant sur chaque détail comme hypnotisée. Mais elle savait qu'elle ne pourrait pas rester éternellement sur place à se perdre en contemplations. Elle devait avancer. Et chaque pas qu'elle allait faire en direction de Murakokkyou ne ferait qu'augmenter son inquiétude. Fermant les yeux, elle se concentra sur une unique pensée, trouver ce fusahira. Sa détermination n'en chassa pas moins son anxiété. Alors, c'est le pas pesant, lourd d'inquiétude, les yeux rivés sur le sentier, qu'elle entreprit de descendre jusqu'à cet îlot peuplé d'humains.





Par endroit le sentier dégringolait abruptement du flanc de la colline tout en se glissant à travers les pâturages. Bien que le chemin fusse parfois difficilement praticable, par endroit, ai pouvait distinguer de profondes ornières ainsi que des trace de fers à chevaux incrustées dans l'argile ferrugineuse. Aux aguets, elle prenait soin de ne pas se laisser bercer par de mornes pensées afin de lui éviter une chute qui aurait très certainement endommageait ses vêtements ou pire, son livre. Quelques bêtes curieuses venaient vers elle, en gardant toute fois une distance raisonnable. Toutes noires, la laine dense, tout en s'approchant, elle pouvait entendre le son aigrelet de leurs petites clochettes qui s'évaporait dans le vent. De ça, de là, de curieuses petites bâtisses flanquaient les coteaux. Les murs étaient constitués de blocs de granit gris clair, grossièrement taillés, ajustés les uns sur les autres sans le recours d'un quelconque mortier. Les constructions, basses, dont la toiture devait arriver à mi-cuisse d'un adulte, étaient recouvertes de paille de seigle sur laquelle était déposée une couche de terre envahie de plantes, de mousses et parfois d'arbustes. Parfois, des bouleaux et sapins y prospéraient. Ces étranges bâtisses servaient de bergerie. De temps à autre elle pouvait voir un petit pâtre invectiver les moutons récalcitrants. Ces jeunes enfants, de cinq à huit ans, garçons ou filles, avaient déjà la lourde responsabilité de garder de grands troupeaux. Heureusement, leurs fidèles chiens leur apportaient un soutien non négligeable dans cette rude tâche. Et à grand renfort d'aboiement, les bêtes même les plus têtues, rentraient dans le rang. Mais aucun d'eux ne fit mine de s'approcher d'elle. Ils se contentaient de la regarder passer. Aucun n'esquissait un geste de salut. Peut-être n'avaient-ils pas l'habitude de croiser des étrangers. Cette réflexion, que se fit ai, résonnait étonnamment fausse. La grand route traversant le bourg démentait cette assertion. Alors, un accablement soudain la prit. Ses épaules tombèrent, son regard se dirigea vers le sol. A n'en point douter, c'est d'elle dont ils se méfiaient. Bien qu'elle ne paraisse qu'à peine que le double de leur âge, la blancheur de sa peau et ses deux grands yeux grenats les intimidaient suffisamment pour démolir toute velléité de venir à sa rencontre et toute autre curiosité de leur part. Sans quel sache vraiment pourquoi, cet état de fait la blessa singulièrement.




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Le village de Murakokkyou
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